La Littérature Française de la Renaissance

Michel Eyquem, Seigneur de Montaigne, 1533-1592

- écrivain et philosophe moraliste, Montaigne est le fils aîné d'un marchand de vins et de poissons annobli (noblesse de robe); il reçoit une éducation humaniste au collège de Guyenne à Bordeaux (1539-46), après avoir appris le latin de façon naturelle à la maison. Sa culture est presque entièrement latine, le grec y jouant un rôle mineur.

- il étudie le droit (sans doute à Toulouse); ensuite, son père assure à Montaigne une charge de conseiller à Périgeux, puis il devient parlementaire à Bordeaux (trois ans dans la première de ces deux positions, et treize dans la deuxième, donc seize ans entre 1554-1570, lui apprennent les faiblesses du système légal dans la pratique).

- À Bordeaux, il se lie, dès 1558, d'amitié avec son collègue Étienne de la Boétie (né en 1530) qui meurt en 1563. Dans son fameux Essai I, 28, Montaigne rend hommage à cette amitié, et il y publie les sonnets d'adolescence de son ami.

- En 1571, Montaigne sort encore quelque fragments de l'oeuvre de celui-ci, y inclus une traduction de la Ménagerie de Xénophone. Le pamphlet politique "Discours de la servitude volontaire" (1548), inspiré du stoïcisme de Sénèque, exerce assez d'influence jusqu'aux révolutions de 1789 et 1830. Il est revendiqué, malgré les objections de Montaigne, par les protestants sous le titre "Le Contr' Un" en 1576.

- en 1565, il se marie avec Françoise de La Chassaigne, fille d'un autre collègue; le couple a plusieurs filles dont seulement une vivra (Éléonore). Le mariage semble avoir eu peu d'importance affective dans la vie de Montaigne; les époux faisaient chambre-apart (fait commun à l'époque), et Montaigne laissait la gérance de ses propriétés à sa femme pendant qu'il s'occupait de ses intérêts personnels.

- Loin de mener une vie repliée et solitaire, Montaigne joue un rôle politique à plusieurs reprises (en 1577, 1581, etc.). vers 1585, et il est en relations avec les rois Henri III (le dernier de la dynastie des Valois) et Henri de Navarre, le future Henr IV; de ce dernier, il refuse d'accepter une fonction payée en 1590 (par lettre).

- cinq ans après la perte de son ami, le père de Montaigne meurt (1568). L'attachement de Montaigne pour lui s'est souvent exprimé dans ses écrits (nulle part y a-t-il mention de sa mère), et aussi par la publication d'une traduction de Sébond en 1569, commandé par son père quelque temps avant sa mort. Dans un des plus célèbres essais (L'apologie, II, 12), Montaigne finit par nier la possibilité de connaître Dieu par la raison, bien qu'il avait l'intention de défendre justement cette position prise par Sébond dans son gros traité Theologie naturelle (1434).

- en 1571, à l'âge de 38 ans, Montaigne prend sa retraite. Il quitte Bordeaux et se retire à son château sur la Dordogne. Dans sa fameuse tour, il s'adonne surtout à la lecture (sa belle bibliothèque de mille livres lui venait principalement de La Boétie), aux voyages, et à la composition des Essais dont la première édition date de 1580.

- en 1580/81, il fait un grand voyage pour prendre les eaux (il souffre de la gravelle depuis 1578), et pour trouver l'accord des autorités écclésiastes à Rome; en revenant, il devient maire de Bordeaux. Il est réélu en 1583. La tâche est difficile, puisqu'il faut naviguer entre le roi Henri III, et le rival de celui-ci, le futur roi Henri IV. Henri Roi de Navarre est le fils de Jeanne d'Albret, petit-fils de Marguérite de Navarre, et le premier de la dynastie des Bourbons. Toujours sympathisant avec les protestants, c'est lui qui embrassa la foi catholique pour accéder au thrône de la France en disant "Paris vaut bien une messe." Mais c'est aussi lui qui passa l'Édit de Nantes en 1598, qui guarantissait la tolérance réligieuse, et mettait fin à des décades de guerres civiles. Il fut assassiné en 1610.

- Quand il fallait remettre les clés à la ville de Bordeaux en 1585, Montaigne se tenait prudemment à l'écart à cause de la peste qui ravageait la région à ce moment -- cela lui a toujours été reproché par la postérité.

Les Essais: genèse, forme, réception

- Au début, ses "essais" ne sont guère plus qu'une compilation imitant la mode du temps: des anecdotes, des réflexions de lecture, des exemples pris de toutes sortes de sources, le tout garni de très peu de commentaire original ou personnel. L'ensemble réflète ce qu'on appelle la phase stoïque de Montaigne: position maintenue sous l'influence de La Boétie, les héros en sont Caton (95-46 av. J.-C.), Sénèque (3-65 A.D.), admirateur de ce même Cato, et d'autres stoïciens de l'époque romaine (Épictète, Marc Aurèle). Le but ancien, l'ataraxie (littéralement: un état d'âme non-perturbé), y est clairement envisagé, puisqu'il faut bravement accepter toutes les adversités de la vie, y inclus la mort. Ce sont les effets de la Fortune, imprévisible et capricieuse par définition, et seulement l'attitude mentale peut accomplir l'affranchissement de ces faits souvent matériels (maladie, pauvreté, accidents, manque d'essentiels besoins physiques, comme la nourriture, le sommeil, et aussi les aggravations émotionales comme le deuil, etc.). Le stoïcisme met donc un fort accent sur le pouvoir de la raison!

- cette tendance philosophique change assez vite au contact avec la réalité comme la perte de son ami et son père à cinq ans d'interval. On parle alors d'une véritable crise sceptique vers 1576 qui est réflétée dans L'Apologie. Cet essai (II,12) démontre effectivement l'impacte de la lecture de Sextus Empiricus, philosophe grec d'Alexandrie et de Rome au 2e siècle avJC. C'est un véritable vertige du doute radical à la Pyrrho (360-270 av. J.-C.). C'est à cette époque que Montaigne fait frapper une médaille avec l'inscription célèbre "Que sais-je?" Notez que cette maxime est formulée comme une question! Une affirmation comme "je ne sais rien" serait trop dogmatique malgré la negation.

- Le scepticisme dans ses manifestations plus modérées et tempéré par un épicurisme éclairé restera l'élément principal de la pensée et de la sagesse accomplie du moraliste Montaigne comme démontré dans les treize essai du Livre III.

- Vers 1578, Montaigne connait les premières attaques de la gravelle, maladie des reins très douloureuse; peu après, il commence à se "peindre" lui-même comme il est: donc, il donne libre cours à l'individualité, à la subjectivité, aux expériences et réflexions personnelles, sans esclavage de modèles formels anciens ou modernes, sans obéir aux règles préscrites par une doctrine philosophique ou réligieuse particulière. Par conséquent, ses Essais deviennent de plus en plus originaux et individuels.

- Après neuf ans de retraite, Montaigne publie Les Essais en deux volumes en 1580. Il y en a 57 essais dans le premier, et 37 dans le deuxième. Seulement un des 57 essais, et quatre des 37 parlent de lui. L'avis au lecteur, où l'auteur déclare qu'il est lui-même la matière de son livre, et le titre datent donc de peu avant la publication.

- la quatrième édition de 1588 comprend un troisième volume de seulement treize essais, qui sont fort longs et réalisent enfin le dessin de se peindre annoncé déjà dans la première edition de 1580. Il y a aussi six cents additions aux autres essais; souvent, Montaigne s'y contredit sans gêne, ce qui donne parfois une impression bizarre, mais indique aussi son évolution. Comme il dit: il ajoute, il ne corrige pas.

- en 1592, il meurt, et la nouvelle édition qu'il préparait sans cesse est publiée par sa "fille d'alliance," Mlle de Gournay (qu'il a rencontrée lors de son voyage à Paris pour l'impression de son livre en 1588) et son ami Pierre Brach. Seulement l'édition de l'exemplaire de Bordeaux (1906-1933) a établi un texte critique, en intégrant toutes les annotations de la main de Montaigne. Depuis l'édition de Villey (1922), les trois couches du texte sont indiquées par a: 1572-1580; b: 1588; et c: 1588-1592. Le texte dans l'anthologie de Bordas est pris d'une réimpression de cette édition en 1965 (texte simpilifié).

- la forme des Essais est associative, et l'antipode de l'ordre systématique cartésien (en vogue depuis Descartes, 1596-1650; Discours de la méthode, 1637). Elle suit la pensée et les inspirations les plus diverses de Montaigne. Son introspection expose ses états d'âme sans fard, et il "ne peint pas l'être, [mais] le passage...de minute en minute" (III,2). Le sens aigu du changement perpétuel ressemble au "panta rhei" de Héraclite, ce philosophe grec du 6e s. av. J.-C., qui déclara que tout est en flux continuel, et qu'il est impossible de se baigner deux fois dans la même rivière. Montaigne goûte aussi les antinomies ou l'harmonie des contraires de ce philosophe. Loin de mener au désespoir ou un pessimisme aigü, c'est la base d'accepter la réalité telle qu'elle est, et Montaigne se contente de la décrire en multiples facettes, ce qui est en accord avec l'atomisme de Héraclite.

- le style de Montaigne se sert de tous les registres, et se refuse à toute règle rhétorique. Montaigne se sert souvent de son patois gascon, et il utilise toute sorte d'expressions ou d'images aptes à rendre ses idées concrètes. Donc: le style libre et la forme ouverte dans son oeuvre correspondent à l'esprit curieux et tolérant de l'auteur.

- comme précurseurs d'une forme ouverte, la lettre et le dialogue doivent être mentionnés; pour Montaigne, le contact avec des modèles épistolaires classiques comme Cicéron, Sénèque, Pline le Jeune, et Plutarque, ou modernes comme Pétrarque, Bembo, Aretine, Guevara (Épîtres dorées) et Pasquier l'a préparé à s'exprimer avec franchise. Il a même dit qu'il aurait écrit des lettres "si je eusse à qui parler" (I,40), montrant qu'il répugnait à s'inventer un partenaire. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que la plupart des auteurs cités sont aussi des moralistes dans le sens qu'ils se préoccupent surtout de la condition humain.

- Quant au dialogue, le modèle en est Platon, et la Renaissance s'est servie de cette forme pour tous les sujets, même scientifiques (Copernicus, Giordano Bruno, Galiléo). Montaigne, qui prenait Platon pour un sceptique, voyait dans ses dialogues une méthode qui réussissait parfaitement à illustrer l'idée fondamentale du scepticisme, notamment, de tenir le jugement en suspens, le pour et le contre ayant valeur égale. C'est aussi une méthode foncièrement dialectique. Comme la lettre permettait l'expression de la subjectivité, le dialogue permettait la multiplicité de perspectives individuelles, et les Essais ont des affinités très nettes avec ces deux techniques d'écrire en prose.

- Les Essais comprennent bien des hardiesses, et il est en effet étonnant qu'ils n'aient pas été censurés à Rome en 1580. C'est seulement en 1676 qu'ils sont été mis à l'Index Librorum Prohibitorum.

- Après une expérience mystique en 1654, Pascal, fortement influencé par Montaigne, lui reproche son scepticisme et son manque de foi. Apart les philosophes Bayle (1647-1706) et Fontenelle (1657-1757), Montaigne n'est guère apprécié entre 1670 et 1724, quand Voltaire, Rousseau et Diderot le redécouvrent. Sainte-Beuve, Anatole France et Gide sont parmi ses admirateurs plus modernes. Son influence était particulièrement forte en Angleterre (Bacon, Shakespeare, Hume, Shaftesbury, Macauley) et en Allemagne (Goethe, Schopenhauer, Nietzsche).